Il marchait, mains dans les poches, regard défiant, d'un pas qui ne souffre aucun obstacle. Il faisait froid en ce samedi matin parisien. Il n'y avait pas encore grand monde dans les rues mais Sacha, arrivé dans cette ville depuis une semaine, la faisait déjà sienne.
Il souriait au vent matinal, humait les bonnes odeurs qui s'échappaient, malicieuses, des boulangeries avoisinantes.
Sacha avait passé une soirée exécrable. Il avait été invité par un ami d'un ami vaguement connu. Lui qui pourtant n'a aucun problème de communication, il avait passé la soirée tapi dans son coin à essayer de s'inventer de bonnes raisons de rester. Devant la déconfiture de la soirée, il n'était pas parti tard, résolu à être d'attaque le lendemain.

Il avait croisé une jolie nana à cette soirée. Pas assez jolie pour lui donner un motif de s'attarder mais pas trop mal non plus. Un regard vert, des cheveux de jais et le sourire facile. Oui, une jolie nana.
Il l'aurait bien croqué, dans les deux sens du terme d'ailleurs.

Sa pensée artistique le ramena à la fille du bar.
Gabrielle.
Comme l'archange, se surprit-il à penser niaisement.
Une fille saine et sereine, le quart de siècle, assez aimable pour lui parler lorsqu'il l'avait abordé dans ce bar.
Devant son désir de la peindre, de l'explorer abstraitement, elle avait paru troublée. Un subtil mélange d'émotions lui avait voilé le regard. De la méfiance, de l'intérêt, de la surprise de se sentir interessante dans les yeux d'un homme, peut-être ? Il n'en savait rien.
Toujours était-il qu'il mourrait d'envie de la dessiner et qu'il ne supportait pas la passivité que conférait le fait que ce soit elle qui ait les cartes en mains.

Pris dans ses pensées, il ne remarqua pas le mec qu'il venait de percuter. Il croisa un regard bleu clair, transparent et s'excusa maladroitement.
"Veuillez me pardonner monsieur, j'étais perdu dans mes pensées, je ne vous avais pas vu".

Sacha venait de bousculer un jeune homme à l'air perdu, planté devant la vitrine d'un libraire et qui fixait bizarrement dans les rayons  "Ainsi parlait Zarathoustra".