Sacha attendait depuis maintenant une bonne demi-heure. Un pigeon paresseux gonflait son cou et clignait des yeux comme pour mieux s'endormir dedans Le soleil timide de ce début de journée d'hiver pointait derrière les feuilles du platane sous lequel le beaux-arteux s'était planté.

Ludovic, le jeune homme pour qui il avait négocié "Ainsi parlait Zarathoustra" s'était avéré très sympathique. L'épisode de la librairie ne les avait pas dissuadés de continuer à lier connaissance, bien au contraire.
Les perpétuelles remarques graveleuses de Sacha sur la libraire n'avaient de cesse d'essayer de faire réagir le jeune homme, aussi souriant que taciturne. Sacha avait remarqué comme ce type avait tendance à se renfermer sur lui-même. Mais lorsqu'il souriait, son visage semblait s'ouvrir totalement et ses yeux laissaient entrevoir des milliers de choses à raconter. Et s'il ne parlait pas beaucoup, il avait le sourire facile !
Sacha adorait ce genre de personnage. Des gens qui offre d'énormes possibilités, au premier coup d'oeil, mais qui font le nécessaire pour le planquer aux autres.
Un café dans un bar en face de la librairie les avait fait se connaître un peu mieux.

Ludovic était étudiant en médecine,en première année d'internat. Lorsqu'il parlait scalpel et dissection, ses yeux s'animaient encore plus que d'habitude. Le bleu glacial devenait bouillant et agité.
Même si en tant qu'étudiant, il s'était entrainé sur des cadavres, il adorait opérer. Depuis deux mois qu'il avait été affecté à la Salpétrière, il n'avait de cesse d'essayer d'obtenir les meilleures opérations.
Lorsqu'il en parlait, on pouvait presque le prendre pour un taré. Obsédé par le sang, il développait une espèce de fascination obsène pour la mort et tout ce qui tournait autour.
Célibataire, le genre de mec qui galère pour se trouver une copine.
"Trop névrosé" s'était dit Sacha en le jugeant en un clin d'oeil. Au téléphone, quand il en avait parlé avec Max, son meilleur pote resté en Normandie, il l'avait catalogué comme "le genre de type capable de péter un plomb on ne sait quand, on ne sait où".
"Bah ouais, c'est un taré, quoi !" avait enchainé Max avec le bon sens le plus trivial.
"Non, je préfère dire un nevrosé, d'un point de vue clinique, c'est quand même plus respectueux." Sacha s'était marré en lancant cette réplique. Il ressortait une phrase que Ludovic avait assénée en parlant d'une de ses potes. Gabrielle.
Il en avait parlé longtemps à Sacha de cette nana. Comme si il voulait qu'il la rencontre.

Mais bon, à part la similitude du prénom de cette gonzesse avec celle du train et du bar craignos, il n'y avait aucune raison pour que Sacha ait envie de rencontrer cette pote "nevrosée et complètement perchée" comme la qualifiait Ludovic. Et puis aucune chance pour qu'un hurluberlu de son style soit bon pote avec cette fille somme toute complètement différente. Elle était trop "brute", un diamant non taillé qui éblouie les petites rétines sensibles.
"Comme celles de Ludovic" avait pensé Sacha d'un sourire carnassier.

Ses tribulations mentales furent arrêtées par l'apparition de l'interne, sur le haut des marches de la fac de la Pitié-Salpétrière. Il lui fit des grands signes de la main, l'invitant à venir le joindre rapidement.

Ecrasant son mégo d'un revers de pied, Sacha cala son bloc de dessin sous le bras droit et s'élancat à l'intérieur de l'antre médicale.